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Les piègesFace à l’autreL’escalade

Un accord moyen vaut parfois mieux qu’un bon tribunal

Par Stanley Perrin · 4 min de lecture

La scène

Un mail de trop, et tout bascule

Ton prestataire a raté sa mission. Pas un peu : assez pour que tu estimes avoir perdu de l’argent. Tu lui demandes 8 000 € de dédommagement. Il t’en propose 5 000.

Tu relances. Il négocie. Tu t’agaces, parce qu’au fond tu as raison et qu’il le sait. Les échanges s’allongent, le ton se durcit. Et un soir, à 23 h, après une journée déjà chargée, tu écris la phrase : « On se verra au tribunal. »

Depuis, plus rien. Il ne répond plus.

Le mécanisme

Tu viens de passer du désaccord au conflit

Ça porte un nom, l’escalade. C’est le moment où on arrête de chercher une solution pour chercher à gagner.

Le chemin se monte en quatre marches. Le désaccord, d’abord : vous ne voyez pas le problème de la même façon. Puis le reproche : tu lui dis ce qu’il a mal fait. Puis la menace : si tu ne fais pas ça, je fais ça. Puis le tribunal.

Chaque marche se monte en une phrase. Pour la redescendre, il faut souvent des mois.

Pourquoi on tombe dedans

Une menace ne laisse que deux portes

Je m’explique. Quand tu poses un ultimatum, l’autre n’a plus que deux options. Céder, et perdre la face. Ou se braquer.

Personne n’aime perdre la face, surtout devant quelqu’un qui vient de le menacer. Alors presque tout le monde se braque. Tu voulais le faire plier, tu l’as poussé à fermer la porte.

L’heure joue aussi. Un mail écrit à 23 h est écrit fatigué, sans personne pour le relire. Il ne pèse que deux lignes, mais il fixe le ton de tout ce qui suit. En face, ton prestataire le lit le lendemain matin, à froid, et il le garde.

Et de ton côté, l’envie d’avoir raison prend le dessus sur l’envie d’être payé. Sans t’en rendre compte, tu es passé de la négociation d’un montant à la défense d’une position. À ce stade, lâcher 3 000 € ressemble à une défaite, alors que c’était juste une ligne dans une discussion.

Le calcul

Même en gagnant, tu touches autant

Faisons le calcul, en simplifiant. Tu réclamais 8 000 €. Admettons 3 000 € d’avocat et de procédure, et un jugement dans un an et demi.

Admettons

L’accord, ce mois-ci5 000 €

Le procès gagné, dans 18 mois8 000 €

moins l’avocat et la procédure− 3 000 €

Ce qu’il te reste si tu gagnes5 000 €

Si tu gagnes, il te reste 5 000 €. Exactement ce qu’il te proposait le premier mois. Avec dix-huit mois d’écart.

Ce que le calcul ne montre pas

Et là, on parle du cas où tu gagnes

Le calcul ci-dessus est le meilleur scénario. Il y en a deux autres.

Tu peux perdre. Un juge peut lire le contrat autrement que toi, ou estimer que le préjudice n’est pas prouvé. Tu as alors payé 3 000 € pour ne rien récupérer.

Tu peux aussi gagner face à quelqu’un qui n’a plus de quoi te payer. Dix-huit mois, c’est long pour une petite structure. Un jugement en ta faveur ne vaut que ce que l’autre peut encore verser.

Et même dans le meilleur des cas, tu vis dix-huit mois avec ce dossier dans un coin de la tête. Les rendez-vous chez l’avocat, les mails que tu relis le soir. Ça ne rentre dans aucune colonne, et pourtant ça se paie : en énergie, et en temps que tu ne passes pas sur ton activité.

Le bon geste

Compare l’accord au tribunal, jamais à l’autre

Oui, tu auras l’impression d’être celui qui lâche le plus. Laisse ton ego de côté deux minutes.

La seule comparaison qui compte, c’est ce que cet accord te coûte maintenant face à ce que le tribunal te coûterait. D’un côté, ce que tu lâches. De l’autre, dix-huit mois, les frais et le risque. Ce que l’autre y gagne ne rentre pas dans ton calcul.

Concrètement, avant de répondre à la prochaine proposition :

  1. Chiffre ce que te rapporterait le procès dans le meilleur cas, frais déduits.
  2. Estime honnêtement tes chances de gagner, et ce que tu perds si tu perds.
  3. Compare le résultat à l’offre sur la table, pas à ce que tu estimes mériter.

Une règle simple aide beaucoup : aucun mail de négociation envoyé après 20 h. Tu l’écris si ça te soulage, tu le relis le lendemain matin, et le plus souvent, tu le réécris. Pendant la nuit, ce que tu veux obtenir reste le même, et tu trouves une meilleure façon de le demander.

Et si tu as déjà envoyé le mail de 23 h, rien n’est perdu. Tu peux reprendre contact en revenant au désaccord de départ, sans t’excuser d’avoir raison sur le fond : « On s’est emballés tous les deux. Je préfère qu’on trouve un accord. »

La nuance

Parfois, il faut quand même y aller

Si l’autre refuse toute discussion, ou si ce qu’il propose ne couvre même pas ce que tu as perdu, le tribunal redevient une option. Il existe pour ça.

Mais c’est une décision à prendre à froid, chiffres en main, loin du mail de 23 h.