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Les piègesFace à toiL’auto-persuasion

Pour couler une boîte, il suffit de s’auto-convaincre

Par Stanley Perrin · 4 min de lecture

La scène

Plus tu y crois, moins tu cherches la faille

Tu as une idée. Plus tu y penses, plus elle te paraît évidente.

Tu relis les chiffres qui vont dans ton sens. Tu montres le projet à ceux qui vont l’aimer. Tu trouves une réponse à chaque objection, parfois avant même qu’on te la fasse. Les arguments pour s’empilent, relus dix fois. Les arguments contre sont survolés.

Au bout de quelques semaines, tu défends l’idée bien plus que tu ne l’évalues.

Le mécanisme

Une bonne idée ne suffit pas pour engager de l’argent

Ça porte un nom, l’auto-persuasion. Et le piège, c’est que l’idée est souvent bonne. Factuellement bonne. Ça va peut-être marcher.

Mais avant d’engager de l’argent, un dirigeant a besoin de savoir ce qui se passe si l’idée échoue. Une idée a deux branches : ça marche, et tout le monde y pense. Ça échoue, et c’est la question à chiffrer. L’auto-persuasion, c’est ne plus regarder que la première.

Pourquoi on tombe dedans

Le risque change avec ceux qui le portent

Je m’explique. Quand une décision ne met en jeu que toi et ton épargne, tu peux parier sur ton intuition. Tu assumes seul.

Quand elle engage des salaires et des familles, le même pari n’a plus rien de personnel. Ceux qui paieraient l’échec n’ont pas voté. Et plus l’entreprise grandit, plus le cercle de ceux qui portent le risque s’élargit, alors que la décision reste prise par une seule tête.

On tombe dedans parce que c’est confortable. Chercher la faille dans son propre projet, c’est désagréable. Personne ne se lève le matin avec l’envie de démonter sa meilleure idée.

Il y a aussi ceux à qui tu en parles. Tu montres ton projet à tes proches et à ton équipe, des gens qui t’apprécient. Ils voient ton enthousiasme et n’ont pas envie de le casser. Leurs encouragements sont sincères, mais ils ne valident rien. Au final, les seules objections sérieuses que tu entends sont celles que tu t’es faites à toi-même, et tu as déjà une réponse à chacune.

Le calcul

Quatre chances sur cinq de gagner, une de tout perdre

Faisons le calcul, en simplifiant. Admettons un projet à 2 millions d’euros, que tu crois gagnant à 80 %.

Admettons

Montant engagé2 000 000 €

Chances que ça marche4 sur 5

Chances de tout perdre1 sur 5

C’est un bon pari. Il reste une chance sur cinq de perdre les 2 millions. Si ton entreprise ne peut pas les encaisser, tu joues sa survie une fois sur cinq.

Ce que le calcul ne montre pas

Les 80 %, c’est toi qui les as estimés

Le calcul suppose que ton 80 % est juste. Or c’est précisément le chiffre que l’auto-persuasion déforme. Quand tu as passé des semaines à défendre une idée, ton estimation de ses chances a glissé de la mesure vers la conviction.

Le calcul ne montre pas non plus ce que l’échec coûte au-delà de l’argent. La confiance de l’équipe, par exemple, ou ton crédit auprès du banquier. Une perte qu’on encaisse n’a pas le même poids qu’une perte qui emporte le reste.

Et il ne dit rien du moment. Une perte de 2 millions n’a pas le même poids l’année où tout va bien et l’année où un gros client part. Un pari se juge aussi à ce que l’entreprise peut encaisser le jour où il tourne mal.

Le bon geste

Place-toi dans un an, le projet a échoué

Avant de signer, fais l’exercice inverse. On est dans un an, le projet a échoué. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Le psychologue Gary Klein appelle ça le pré-mortem. Pour une fois, tu mets ton énergie à chercher la faille, et en général, tu la trouves. Le fournisseur a pris quatre mois de retard, et la trésorerie n’a pas tenu.

Chaque réponse devient un filet à poser avant de commencer :

  1. Un plafond de perte, fixé à l’avance.
  2. Un test avant le déploiement.
  3. Une clause de sortie.
  4. Un financement qui ne met pas le reste en danger.

Ces filets coûtent peu à poser avant de signer. Une fois le projet lancé, chacun devient une négociation, et tu la mènes en position de faiblesse.

Tu peux y croire dur comme fer et les poser quand même. C’est même parce que tu y crois que tu les poses.

Le pré-mortem marche mieux à plusieurs. Fais l’exercice avec quelqu’un qui n’a aucun intérêt à ce que le projet se fasse : un associé qui joue le contradicteur, ou un regard extérieur. Donne-lui un rôle clair, trouver les raisons pour lesquelles ça a échoué. Tu as le droit de ne pas être d’accord avec lui, à une condition : chiffrer chaque réponse.

La nuance

Parfois, l’intuition a raison contre les chiffres

Certaines des meilleures décisions se prennent contre l’avis des tableurs, parce que le dirigeant voit ce que les chiffres ne montrent pas encore.

L’intuition garde sa place. Elle choisit la direction. Le cadre, lui, décide combien tu mets en jeu pour aller vérifier si elle a raison.