Aller au contenu

Les piègesFace au cadreDiriger, c’est jouer peu mais bien

Diriger, c’est jouer peu mais jouer bien

Par Stanley Perrin · 4 min de lecture

La scène

Deux demandes, deux bons arguments

Le marketing arrive avec un devis à 600 000 € pour une campagne. Le dossier est solide et les projections tiennent.

Le même jour, tes commerciaux te demandent de nouvelles voitures, huit véhicules, parce que les leurs commencent à fatiguer.

Les deux ont raison, chacun dans son périmètre. Et c’est à toi de trancher.

Ce genre de journée n’a rien d’exceptionnel. Deux demandes sérieuses qui arrivent en même temps, portées par des gens compétents qui ne se sont pas concertés. Chacune, seule, mériterait un oui.

Le mécanisme

Chacun voit sa case, toi seul vois le cadre

Ça porte un nom, l’optimum local. Chaque service prend la meilleure décision pour lui.

Le marketing est expert en marketing, il n’a pas en tête la date de clôture du bilan. Les commerciaux connaissent leurs voitures, rarement le plan d’amortissement.

La vue d’ensemble, la trésorerie, le calendrier, la direction de l’entreprise, il n’y a que toi qui l’as. Arbitrer, c’est faire passer chaque demande par ce filtre-là.

C’est normal, et c’est même ce que tu attends d’eux : que chacun défende son périmètre du mieux possible. Le risque apparaît quand personne ne fait la synthèse, ou quand le dirigeant signe dans l’ordre d’arrivée des demandes.

Pourquoi on tombe dedans

Le bon projet au mauvais moment coûte cher

Je m’explique. Signer 600 000 € trois semaines avant la clôture, c’est faire tomber la dépense dans l’exercice que ton banquier va lire, au moment où ta trésorerie est photographiée.

Le même devis signé en février raconte une autre histoire. Le projet est identique, seul le moment a changé.

On tombe dedans parce qu’on juge le projet en oubliant le moment. Un bon dossier donne envie de signer tout de suite. Et dire non à une équipe motivée, avec de bons arguments, est inconfortable.

Il y a aussi la cadence. Les demandes arrivent une par une, chacune avec son urgence et son porteur convaincu. Prise isolément, chacune passe. C’est leur somme qui pèse, et personne d’autre que toi ne fait l’addition.

Le calcul

Remplacer trop tôt, c’est payer une partie deux fois

Faisons le calcul, en simplifiant. Admettons une voiture à 30 000 €, prévue sur cinq ans, que tu remplaces au bout de trois.

Admettons, par voiture

Prix d’achat, prévu sur 5 ans30 000 €

Déjà amorti au bout de 3 ans18 000 €

Reste à amortir12 000 €

Revendue8 000 €

Perte par voiture4 000 €

Sur huit voitures, 32 000 € partent avant même d’avoir acheté les neuves.

Ce que le calcul ne montre pas

Attendre six mois, c’est parfois acheter mieux

Il y a ce que tes équipes ne voient pas encore. Une nouvelle gamme qui arrive, ou un contrat qui se termine et te redonne du poids face au fournisseur.

Si tu sais que dans six mois tu achèteras mieux, dire non aujourd’hui, c’est déjà négocier. Le calcul des 32 000 € ne montre pas ce que tu gagnes en attendant le bon moment pour acheter.

Il ne montre pas non plus ce que la campagne signée en décembre fait à la lecture de ton bilan, ni ce que ton banquier en conclura au moment de parler de ta prochaine ligne de crédit. Le montant est le même en février. Ce qu’il raconte change.

Le bon geste

Tes non rendent tes oui plus forts

Au poker, les bons joueurs se couchent la plupart du temps. Ils ne jouent que les mains qui valent le coup, et quand ils jouent, ils y vont franchement.

Un dirigeant qui dit oui à tout disperse son argent partout. Celui qui dit souvent non peut mettre le paquet sur ce qui compte. Concrètement, pour chaque demande :

  1. Passe-la au filtre de la trésorerie et de la direction que tu as fixée.
  2. Réponds par un oui daté, un « dans six mois », ou un non.
  3. Explique ta réponse à l’équipe.

Tiens une liste des demandes en attente, avec leur montant et la date à laquelle tu y reviendras. Un « dans six mois » noté quelque part est une réponse. Un « on verra » oublié devient une frustration qui revient.

Admettons que tu reportes les voitures de six mois. Les 32 000 € restent dans l’entreprise, et tu reviens vers tes commerciaux avec une date précise. Ils attendent, mais ils savent pourquoi et jusqu’à quand.

Écoute l’engouement de tes équipes, sans t’y laisser porter. Elles ont souvent raison sur le fond, et leur enthousiasme est une bonne nouvelle. Un non expliqué garde une équipe motivée. Un oui donné sans filtre finit par coûter à tout le monde.

La nuance

Parfois, il faut dire oui tout de suite

Quand une occasion ne reviendra pas, ou quand attendre coûte plus cher que la dépense, le bon moment, c’est maintenant.

Dire souvent non sert une seule chose : que chaque oui soit une décision que tu as prise, avec la vue d’ensemble que tes équipes n’ont pas.

Et quand tu dis oui, dis-le franchement. Un oui du bout des lèvres coûte le même prix qu’un vrai, sans l’engagement qui va avec.